15. Contes de ma plume



Voici 3 contes de Noël de ma plume. Ils sont protégés et pour ceux qui souhaiteraient les faire partager, je demande à en être informée et citée. Merci par avance.

Je vous souhaite bonne lecture.
 


Les contes "Nora à la rencontre du monde magique" et "Le conte du bonhomme hiver" sont « médaillés d’or » au concours littéraire international 2015 des Ateliers d’arts de Servon sur Vilaine dans la section « contes et fables ». 257 participants au total dont 21 dans la section « contes et fables ».





Le conte du bonhomme hiver


 
Chapitre un : Une prison dorée

- Maman, maman, regardez ce que nous avons reçu au courrier du matin !

– Clémence, cessez de hurler de la sorte. Une jeune fille de bonne famille ne pousse pas de tels cris !

– Je vous prie de m’excuser, maman, mais je suis tellement heureuse ! Nous avons reçu le programme du carnaval. Il aura lieu mardi prochain et on annonce la cavalcade du mardi gras, suivi du défilé des chars de bienfaisance. Il y aura aussi un grand repas de fête et l’on brûlera Monsieur carnaval. Maman, puis-je y participer ?

Oh ! dites-moi oui, dites-moi oui ! Je pourrais réciter des poèmes sur l’un des chars avec quelques-unes de nos voisines. Cela rapporterait un peu d’argent pour les indigents. Oh! maman, dites oui, s’il vous plaît !

– Il n’en est pas question ! Je déteste ce genre de manifestation. Petite, comme votre papa, je n’étais pas bien riche. Désormais, je souhaite que nous gardions notre rang dans la haute société.

Mme NIKOLAZ reprit son souffle et continua :

– Non, croyez-moi, ma chère enfant, cette fête des fous n’est pas pour nous. Je vous interdis d’y participer. Pensez que pendant quelques jours l’ordre des choses y est inversé, ce qui est absolument indécent. Maintenant retournez à vos leçons et plus un mot sur ce sujet. Le débat est clos, m’avez-vous bien comprise ?

Sans mot dire, la jeune fille reprit le chemin de sa chambre où sa sévère préceptrice l’attendait pour une leçon de géographie. Le cours fut bien plus long et difficile que d’habitude. Le cœur serré, Clémence ne pensait qu’à cette si merveilleuse fête qu’elle allait manquer. Elle se souvenait des enfants aperçus l’an passé. Ils étaient tous déguisés et avaient l’air si heureux. Il lui semblait que c’était un moment hors du temps où tout était permis, même les envies les plus folles. Mais, comme toujours, papa et maman refusaient catégoriquement que la famille prenne part aux festivités.

Ce soir-là, le dîner fut bien triste et comme d’habitude il fallut garder un pieux silence qui fut encore plus pesant que d’ordinaire.

Clémence se réveilla très tôt le lendemain. Dans cette aube grise et froide, elle ne ressentait que du chagrin. Les murs austères de sa chambre lui paraissaient si sinistres que les larmes se mirent à couler sur ses joues roses. Certes, elle ne manquait de rien car sa famille était fort riche depuis plusieurs années, mais alors d’où venait cette impression de tristesse infinie et de solitude ?

L’heure tourna et elle fut brutalement tirée de sa rêverie par Jeannette, la femme de chambre. Jeannette était douce et gentille.

Clémence avait toujours eu pour elle une grande tendresse.

– Mademoiselle, il est temps de vous vêtir. Vous n’avez pas oublié que nous sommes lundi et que votre grand-mère vient déjeuner ce midi ?

– Oh! mon Dieu, si, j’avais oublié.

Elle poussa un soupir puis demanda à Jeannette de l’aider à choisir une tenue.

– Si j’étais vous, Mademoiselle, je mettrais la robe de soie bleue, elle vous va si bien !

– Mais, je ne la porte que dans les grandes occasions !

– Oui, je sais, mais il y a un invité de plus aujourd’hui.

– Ah ! Qui cela ? questionna-t-elle.

– Ce matin, j’ai entendu votre papa dire que votre grand-père était revenu des chemins de fer.

La jeune fille sauta au cou de Jeannette.

– Grand-père sera là, mais c’est merveilleux ! Je ne l’ai pas vu depuis si longtemps !

– Plus de cinq ans, répondit Jeannette. Il faut le comprendre, son travail est très prenant.

– Je sais, mais il m’a tellement manqué, même s’il m’a écrit chaque semaine pendant toutes ces années… Alors, c’est décidé, je mets ma robe de soie.

Clémence avait toujours entendu papa raconter que grand-père Nikolaz était l’un de ceux qui croyaient à l’essor des chemins de fer français. S’il était issu d’un milieu ouvrier, il avait réussi à force de volonté et de travail à gravir les échelons jusqu’à devenir ingénieur. Puis, après avoir investi ses maigres salaires dans le développement des voies et des trains, il avait rapidement fait fortune.

Lorsque midi sonna, Clémence ne tenait plus. La joie la submergeait car elle savait que son grand-père, si ponctuel, allait bientôt apparaître dans l’embrasure de la porte. Lorsque le battant s’ouvrit, elle ne vit que le visage de grand-mère, vieille dame sévère mais au cœur tendre !

– Où est Papy ? demanda-t-elle brusquement.

– Eh bien ! tu pourrais d’abord me saluer, lui dit grand-mère, blessée de cet accueil si peu enjoué.

Clémence s’exécuta sans entrain. La gorge serrée, elle redemanda d’une petite voix : « Mais où est papy ? ».

– Il ne viendra pas, lui répondit son père depuis le salon voisin. Il a finalement été retenu.

Pour la jeune fille, la déception fut immense mais elle refoula ses larmes et se montra forte. La gorge serrée, elle ne put avaler qu’un maigre repas puis remonta à sa chambre pour y épancher son chagrin.

La nuit passa mais elle ne trouva pas le sommeil. Sa vie lui paraissait si morne et triste… L’argent, il y en avait ici, et à foison, mais cela la rendait-elle heureuse ?

– J’ai eu la chance d’être élevée dans une famille aisée, se dit-elle, on m’a donné une excellente éducation et j’ai connu les grandes réceptions, les dîners, les bals… Il y a bien des gens qui auraient souhaité avoir cette vie. Malgré tout, je n’ai qu’une envie : sortir d’ici. Je me sens prisonnière…

Une idée germa dans sa petite tête :

- Pourquoi n’irais-je pas retrouver grand-père ? Je devrais profiter de cette veille de carnaval pour m’échapper…

Chapitre 2 : La prisonnière s’échappe

Dans la nuit qui précédait le mardi 2 mars de l’an 1880, le jeune Léo se promenait dans les rues de Paris à la recherche de quelque nourriture. Ce jeune garçon d’à peine quinze ans aux beaux cheveux blonds bouclés et aux yeux vert sombre n’avait pas eu la chance de connaître un foyer stable et la tendresse d’une famille. Il subsistait grâce à quelques menus travaux mal rémunérés et devait de temps à autre voler pour pouvoir manger à sa faim. Vêtu d’une vieille salopette de coton bleu et chaussé de godillots troués, il allait et venait dans la ville endormie. Sa casquette bien vissée sur la tête, il se déplaçait à vive allure avec l’agilité d’un renard chassant une proie. Tout à coup, il s’arrêta car il était certain d’avoir vu une ombre du coin de l’œil. Oui, là-bas, il y avait une frêle silhouette encapuchonnée.

– Hep ! Arrête-toi ! Où cours-tu comme ça ?

– Laissez-moi tranquille, je quitte la ville.

– Eh ! Mais c’est une voix de fille que j’entends là ! Que fais-tu dans la rue en pleine nuit ?

– Fichez-moi la paix !

– Non, non, non ! Viens par ici ! Et attrapant la silhouette par le bras pour l’entraîner à hauteur d’un lampadaire, il découvrit un joli visage de poupée caché sous la large capuche.

– Qui es-tu ma jolie ?

– Mais lâchez-moi, petite brute !

– Pas avant que tu m’aies donné ton nom.

– Je m’appelle Clémence.

– Moi, c’est Léo. Dis donc, tu n’as pas l’air d’être une pauvresse, vu tes vêtements…

Clémence, méfiante, réfléchit avant de répondre.

– Non, c’est exact ; je viens d’une famille très riche et je t’ordonne de me laisser partir immédiatement.

– Eh! mais tu n’as pas la loi ici, ma belle. Tu es sur mon terrain de jeu et c’est moi qui dicte les règles à présent. Si tu veux avoir un droit de passage, il va falloir payer.

– Payer ! Mais je n’ai pas d’argent…

– Alors, ça, c’est incroyable, une fille de riche qui se promène sans le sou !

Léo se mit à rire si fort que la jeune fille en fut vexée. Il reprit :

– Eh bien ! je ne sais pas où tu vas, mais crois-moi, de l’argent tu en auras besoin.

Clémence se retrouva désarmée et balbutia :

– Ce n’est pas possible. Je ne peux plus retourner chez moi car mes parents vont sans doute se mettre très vite à ma recherche.

– Comme ça, tu fuis ta maison… Tu étais battue ?

– Non, pas du tout !

– Pourquoi t’en aller ?

– Cela ne regarde que moi ! Pour l’instant, je veux juste aller retrouver mon grand-père dans le nord de la France.

– À ta place, je resterais chez les rupins… Mais bon, c’est toi qui décides. Comme je suis une bonne âme, je veux bien t’aider. Pour sortir de la ville, il va falloir attendre que le carnaval de demain soit terminé car des gendarmes sont postés à toutes les entrées.

– Pourquoi ferais-tu ça pour moi ? Tu ne me connais pas…

– Bah ! non, je sais, mais tu as une bonne tête. Et puis, si ta famille est riche, tu pourras peut-être me payer pour mon aide ! Et il se remit à rire. Allez ! Suis-moi, on va se mettre à couvert dans ma cachette en attendant de quitter les lieux.

Elle ne savait dire pourquoi mais Clémence avait confiance en ce garçon qu’elle ne connaissait que depuis un court instant. Elle accepta de le suivre et ils arrivèrent bientôt dans un abri bien piteux. Cet endroit, caché de tous, était accessible par un étroit boyau dont l’entrée se situait au pied d’une usine de teinture. L’odeur forte des produits chimiques n’était pas particulièrement agréable mais elle allait devoir la supporter quelques heures.

– C’est là que tu vis ? demanda Clémence.

– Eh oui ! Comme tu vois, je ne suis pas riche.

– Où sont tes parents ?

– Mes parents ? Je n’en ai pas ! J’ai été abandonné et confié aux sœurs de la Charité lorsque j’étais bébé. Il paraît que mes parents étaient des milliardaires, tu y crois toi ? Et Léo éclata de rire !

– Tu vis tout seul ? Tu vis de quoi ?

– Je vis comme je peux, ma belle. Je fais des petits boulots mal payés et puis un peu de rapine. Je te choque en disant ça ?

Oui, Clémence était choquée de voir qu’un si jeune garçon puisse être abandonné de la sorte et qu’en plus il dût subvenir malhonnêtement à ses besoins.

Léo lui indiqua un petit coin de la minuscule pièce où elle pourrait dormir un peu. Elle accepta non sans un certain dégoût car l’endroit était complètement insalubre. La fatigue aidant, elle s’endormit bientôt.

Chapitre 3 : Le carnaval des fous

Au matin, jour du grand Carnaval, les deux enfants sortirent de la cachette avec la plus grande discrétion. Ils allèrent de rue en rue pour voir s’il était possible de sortir de la ville, mais comme le redoutait Léo, toutes les issues étaient bloquées par la gendarmerie. Il fallait attendre la fin de la fête.

– Dis-moi, ma belle, nous devrions peut-être profiter de cette journée pour nous amuser un peu. As-tu déjà participé au carnaval des fous ?

– Non, mes parents ont toujours été opposés à cette fête qu’ils jugent subversive. Je t’avoue que l’idée d’y aller me plaît beaucoup mais je ne peux pas sortir dans cette tenue, on risquerait de me reconnaître. A cette heure, je suis sûre que toute ma famille est déjà à ma recherche…

– Tu as raison, alors on va emprunter des déguisements.

– À qui ?

– Viens, tu vas voir.

Léo prit la main de Clémence et la fit courir si vite qu’elle en était rouge d’essoufflement. Ils arrivèrent en plein cœur des préparatifs du grand défilé. Il y avait là des saltimbanques en pleine répétition d’une pièce apparemment fort drôle. Il y avait aussi des troubadours, un dresseur d’ours et des cracheurs de feu. La jeune fille n’en croyait pas ses yeux. Quel univers merveilleux ! Elle découvrait ici toute la magie qu’elle avait imaginée depuis sa prison dorée.

Léo la tira brutalement de ses pensées et la fit passer sous le rideau d’une tente.

– Vas-y, il n’y a personne. On devrait trouver notre bonheur.

Soigneusement rangés sur des porte-manteaux, il y avait là des dizaines de somptueux costumes colorés.

– Regarde ça ! Je suis sûr que ça m’ira très bien.

Léo tenait un habit de fou du roi avec un bonnet orné de trois grelots.

Clémence ne put retenir un fou rire.

– Oui, c’est parfait. Et moi, que vais-je mettre ?

– Celui-là ma chère. Je pense qu’il te siéra à merveille, dit Léo en prenant un ton bourgeois.

– Oh! Oui. Cette robe de colombine est fabuleuse !

– Allez, dépêchons-nous de nous parer pour les festivités !

Une fois habillés, rapidement maquillés et leurs perruques enfilées, ils se mêlèrent aux premiers arrivants.

Quelle merveille de voir les chars ornés de fleurs ! De jolies danseuses commencèrent à ouvrir la cavalcade sur différents airs de valse et de polka. Puis la foule, de plus en plus dense, vint se masser au point de départ de la cavalcade. Clémence dut à plusieurs reprises se cacher car elle avait cru reconnaître des gens de son voisinage. Les chars gigantesques se mirent soudainement en route sous les cris de liesse de la population. Les chevaux qui leur permettaient d’avancer étaient eux-mêmes parés pour la circonstance. Le cœur de Clémence débordait de joie. Comment ses parents avaient-ils pu lui interdire de tels moments de bonheur ?

Jusqu’au soir, très tard, les deux jeunes gens s’amusèrent sans se soucier du reste.

– Cette journée est une merveille, mon cher Léo. Je ne suis pas prête de l’oublier.

– Ça te change des réceptions mondaines ennuyeuses, n’est-ce pas ?

– Clémence acquiesça d’un simple hochement de tête accompagné d’un énorme soupir.

Tout à coup, une clameur s’éleva dans la nuit. Alors que l’heure de la mise à mort de Monsieur carnaval approchait, la fête fut soudainement arrêtée. Un gendarme était monté sur l’estrade principale et prenait la parole :

– Oyez, oyez ! Avis à la population : une jeune fille de bonne famille est recherchée depuis ce matin. Elle a disparu de son domicile dans la nuit. Elle a treize ans, a des cheveux châtain clair mi-longs et des yeux couleur noisette. Elle répond au prénom de Clémence. Vous êtes tenus de nous donner toute information dont vous auriez connaissance.

Les deux enfants se regardèrent. Il fallait immédiatement se cacher et le plus sûr était de retourner à la bien modeste habitation de Léo. Désormais, il fallait être très prudent et discret. Malgré le déguisement, une fille de cet âge était facilement repérable et susceptible d’être dénoncée et arrêtée.

– Surtout ne pas courir, c’est important, dit Léo. Car ça pourrait indiquer que l’on fuit quelque chose…

Le plus calmement possible, ils quittèrent la fête et retournèrent dans les rues désertes afin de se mettre à l’abri des regards. Mais ils n’avaient pas remarqué qu’une ombre immense et inquiétante les suivait…

Chapitre 4 : Deux drôles de rencontres

- Ouf ! Nous serons en sûreté dans quelques minutes, dit le jeune garçon.

– Oui, je dois avouer que j’ai pris peur, répondit Clémence.

– Peur de quoi ? lança une voix effrayante venant d’une ruelle sombre.

Les enfants se retournèrent épouvantés.

– Mais oui, peur de quoi ? répéta la voix. Peur des gendarmes ? Vous savez bien qu’ils ne sont pas méchants !

En revanche, il y a quelquefois des créatures dangereuses qui se cachent dans les ténèbres…

Léo rassembla tout son courage et répondit d’un ton mal assuré :

– Qui êtes-vous ? Et que nous voulez-vous ? Et puis, sortez de votre cachette, si vous l’osez !

– Tu es bien courageux de me parler ainsi, répondit la voix terrifiante. Je m’appelle Krampus, poursuivit-il. Et je suis un envoyé… du diable, dit-il dans un rire tonitruant.

Un homme gigantesque à la barbe noire hirsute sortit alors de l’ombre. Son visage barbouillé de sale ne pouvait inspirer que la terreur. Il dévisageait les enfants de ses yeux noirs et profonds.

– Savez-vous que je suis envoyé sur terre pour punir les enfants désobéissants ?

– Mais, mais…. balbutia Clémence.

– Je sais que l’un d’entre vous est une petite canaille et que l’autre a transgressé les ordres qu’on lui avait donné. Je suis donc dans l’obligation de vous emmener pour vous punir…

Avant qu’ils aient pu réagir, une énorme main les empoigna. Étranglés par la peur, aucun son ne put sortir de leur gorge. Bientôt, ils se retrouvèrent enfermés dans une immense hotte sombre et ballottés comme de simples fétus de paille. Il leur sembla que le temps qui s’écoulait était infini. La peur avait maintenait fait place au désespoir. Ils avaient conscience de leurs tourments tout proches… lorsqu’une lumière vive traversa les interstices de la hotte d’osier qui les retenait prisonnier. Alors, une voix douce et grave leur parvint :

– Sortez, les enfants. Vous êtes libres.

Osant à peine bouger, Léo souleva doucement le couvercle. La clarté émanant de l’extérieur était orangée et chaude. Il prit le bras de son amie et l’aida à sortir. Debout devant eux, se tenait un homme joufflu à la barbe blanche comme neige et vêtu d’une grande tunique écrue et dorée. Il souriait.


 
– N’ayez pas peur de moi. Je suis venu vous aider. Je connais bien ce Krampus et c’est un être abject qui a outrepassé ses droits en vous enlevant. N’ayez crainte, je vais le renvoyer dans sa tanière près de son maître.

Le bon barbu s’adressa alors à Krampus dans une langue étrange et le fit disparaître aussi vite qu’il était apparu dans cette ruelle sombre.

Puis s’adressant aux enfants :

– Je m’appelle Monsieur Hiver. Vous me rencontrez pour la première fois, mais moi je vous connais depuis longtemps. Je sais que vous êtes de bons enfants car je peux lire dans vos cœurs. Je sais aussi que vous êtes malheureux.

Les jeunes gens se regardèrent et acquiescèrent ensemble d’un hochement de tête.

Mais qui pouvait bien être ce vieux bonhomme possédant de tels pouvoirs magiques ? Et comment avait-il su lire dans leurs pensées ?

Le vieux monsieur reprit :

– Que puis-je faire pour vous rendre plus heureux, mes chers enfants ?

Clémence prit timidement la parole :

– Je souhaiterais aller retrouver mon grand-père qui est quelque part dans le nord de la France. Il est le seul de ma famille à s’intéresser vraiment à moi. C’est un homme simple et gentil…

Léo hésita puis dit :

– Moi, je n’attends rien de personne. Je n’attends plus rien depuis longtemps…

– Alors, je ne peux absolument rien pour toi ? En es-tu bien certain ? Peut-être que si tu me fais confiance, je pourrais te convaincre que les hommes ne sont pas si mauvais…

Le jeune garçon se contenta de baisser les yeux.

Puis, s’adressant à Clémence :

– Je dois partir pour le nord, cette nuit. Souhaites-tu m’accompagner ?

– Euh ! oui, mais… peut-on partir avec mon ami Léo ?

– Bien entendu, il est le bienvenu, s’il le souhaite.

Léo, tout surpris de ne pas se sentir exclu, accepta la proposition. Discrètement, il dit à sa jeune amie :

– Je viens uniquement pour veiller sur toi. Une gosse de riche ne saura jamais se débrouiller seule…

Clémence se contenta de sourire.

Chapitre 5 : Un voyage fantastique

- Allons ! jeunes gens, ne perdons pas de temps, prenons la route du nord dès maintenant…

Ils suivirent Monsieur Hiver qui leur fit emprunter des chemins assez inhabituels. Ils parcoururent des ruelles très étroites pour finir sur les toits des maisons cossues de la ville. Quel drôle de bonhomme tout de même! Et ce visage… pourquoi paraissait-il si familier à Clémence ?

Arrivés sur le toit le plus haut de Paris, ils découvrirent avec stupeur une calèche dorée à laquelle étaient attelés… pas moins de six rennes !



Les enfants se regardèrent interloqués.

– Mais, comment comptez-vous faire descendre ces bestioles ? lui souffla Léo.

– Pas question de descendre, répondit Monsieur Hiver, nous allons monter. Allez, allez, en voiture et ne vous posez pas tant de questions !

En approchant de l’attelage, Clémence n’en crut pas ses yeux. Il y avait là trois rennes bleus et trois rennes roses ! Ces animaux majestueux avaient un pelage aussi brillant que des cristaux de neige et des bois d’un beau noir ébène. Elle ne put s’empêcher de les caresser et les trouva plus soyeux que toutes les riches étoffes qu’elle avait pu posséder. Et leur odeur rappelait celle de la cannelle. Elle respira très fort pour profiter de ce merveilleux parfum.

Une fois tous installés dans la calèche d’or, Monsieur Hiver tira sur les rênes et cria :

– Hop ! hop ! mes six jolis rennes féeriques, hissez-nous haut dans le ciel, hissez-nous au firmament, près de l’étoile la plus belle…Et l’attelage s’éleva dans les airs.

Incroyable ! En quelques instants ils se trouvèrent au milieu des nuages, le vent fouettant leurs visages. Subjugués par la splendide voûte céleste, les enfants ne virent même pas la ville rapetisser derrière eux…

Après avoir repris ses esprits, Clémence demanda :

– Comment trouverons-nous grand-père ?

– Ne sois pas pressée, tout vient en son temps ma chère enfant, lui répondit le vieil homme. Pour l’instant, je vous emmène dans ma maison où vous prendrez du repos et un bon repas chaud.

– Elle est loin, votre baraque ? demanda Léo.

– Au nord, mon petit ami, au pôle nord…

Et le voyage fut magique. Ils survolèrent campagnes, villes, rivières, mers et océans…pour enfin arriver au-dessus d’un paysage immaculé. Seuls quelques sapins d’un beau vert sombre venaient tacher la blancheur du sol.

– Nous sommes presque arrivés, dit Monsieur Hiver. La petite lumière, là-bas, au loin, c’est ma maison.

Chapitre 6 : Un petit village magique

Les rennes se posèrent tout en douceur au pied d’une charmante petite maison entourée d’une grange et d’un grand bâtiment de bois. Ce minuscule village était construit au beau milieu d’un paysage de glace s’étendant à perte de vue. Reflétant la pâle clarté lunaire et virevoltant doucement, quelques flocons de neige venaient se poser sur les branches de houx et de gui parsemés alentour.

– Entrez vite, les enfants, dit Monsieur Hiver. Il y a un bon feu de cheminée qui vous attend. Je vais demander à Bélissende de vous préparer un bouillon de légumes et elle vous apportera des pyjamas. Vous n’allez tout de même pas dormir avec vos costumes de carnaval !

Les enfants se regardèrent. Ils avaient totalement oublié qu’ils portaient encore leurs costumes.

– Mais qui est Bélissende ? demandèrent-ils.

– Bélissende, c’est moi ! Une voix fluette avait répondu, venant d’une toute petite personne pas plus haute que trois pommes.



– Oh! ! mais ne me regardez pas comme ça. Je ne suis pas grande mais suffisamment tout de même pour savoir recevoir des hôtes. Et puis d’abord, si je ne suis pas bien haute c’est parce que je suis un korrigan de Bretagne. Et vous savez, ils sont tout petits, les lutins de Bretagne !

Pour ne pas être vexants, les enfants retinrent leurs rires. Comme elle était amusante, cette petite bonne femme aux oreilles pointues ! Elle s’occupa à merveille de ses deux invités qui, après s’être restaurés, allèrent se coucher. Leur sommeil fut profond et leurs rêves peuplés de créatures fantastiques…

Au matin, Bélissende avait dressé une table de petit déjeuner spécialement pour eux. Alors qu’ils finissaient d’engloutir leur dernière bouchée, un doux bruit d’ailes résonna à leurs oreilles.

– Regarde Léo ! s’écria Clémence.

Une chouette venait de se poser sur le rebord de la fenêtre. Bélissende ouvrit les deux battants et l’animal vint se poser sur le linteau de la cheminée.

– Il a fait très froid cette nuit, j’ai bien mérité un peu de repos et de chaleur.

– Mais… balbutièrent les enfants… elle parle !

– Bien entendu que je parle, répondit Cassiodore, le harfang des neiges, étonné qu’on puisse lui poser une telle question.

– Ne soyez pas surpris, mes chers enfants, leur dit Monsieur Hiver qui venait d’entrer dans la cuisine. C’est une chouette enchantée. Chez moi, vous verrez que tout est magique.

– Dites-moi, Monsieur Hiver, puis-je vous poser une question ? demanda Léo.

– Bien sûr, répondit-il.

– Que faites-vous ici, perdu au fin fond du pôle nord ?

– Tu as raison, il faut que je vous donne quelques explications mais venez d’abord visiter l’ensemble du village.

Après avoir exploré la maison, ils allèrent jusqu’à la grange des rennes avant de se rendre au grand bâtiment de bois.

– Qu’y a-t-il là-dedans, demanda Léo ? C’est rudement grand !

– Eh bien, il y a là mon plus grand secret. Mais avant de vous faire entrer, il faut que vous me donniez votre parole de toujours garder le silence à ce sujet.

Intrigués, les jeunes gens promirent et Monsieur Hiver avait toute confiance en eux.

Les enfants restèrent bouche bée lorsque les deux lourdes portes s’ouvrirent. Un immense atelier de confection de gourmandises s’offrait à leurs yeux ébahis. Des centaines de petits korrigans travaillaient à la fabrication de confiseries, bonbons et chocolats.

Léo s’écria :

– C’est vous le distributeur de sucreries de décembre, n’est-ce pas ?

– Oui, tu as deviné, je suis celui que l’on surnomme le Bonhomme Hiver. Chaque nuit de janvier à novembre, j’envoie ma chouette surveiller si les enfants sont sages et s’ils ont mérité un cadeau. Puis en décembre, je fais ma distribution.

– Mais pourquoi je n’ai jamais rien eu ? dit Léo d’un ton lourd de reproches.

– Tu te trompes mon petit ami. N’as-tu jamais reçu d’orange un matin de décembre ?

– Oh ! si, mais j’ai toujours cru que les sœurs de la Charité ne m’avaient pas totalement oublié.

– Non, elles ne t’ont pas oublié mais elles avaient bien d’autres soins à prodiguer aux miséreux. L’orange est toujours venue d’ici. Mais il n’y a pas que ça, mon jeune ami. Sais-tu qui te donnait l’espoir et le courage de vivre malgré les difficultés ? Oui, mon cher petit, j’ai toujours été derrière toi pour t’aider à te battre. Je t’ai soutenu à chaque instant de ta vie pour que tu ne baisses jamais les bras.

Puis, le Bonhomme Hiver les emmena dans une immense serre installée tout au fond de l’atelier. Il y avait là des orangers géants dont les branches ployaient sous le poids des fruits.

– Te concernant, ma chère Clémence, reprit le Bonhomme Hiver, je t’ai apporté de bons chocolats, chaque année, qui ont dû te régaler.

– Oui, c’est vrai, mais j’étais persuadée que c’était mes parents qui me les offraient.

– Les jouets, au pied du sapin, venaient de tes parents mais les chocolats… sont toujours venus d’ici, ma chère petite.

Alors l’orange et les chocolats prirent subitement un goût de magie aux yeux des deux enfants…

Chapitre 7 : Mais qui est-il vraiment ?

Les enfants étaient arrivés au pôle depuis plusieurs jours déjà, lorsque le Bonhomme Hiver dut s’absenter pour quelques heures.

– J’ai un message important à délivrer sur Paris. Je serai de retour dès ce soir. En attendant, Léo, je te confie le soin de t’occuper des rennes. Je sais que tu te débrouilleras très bien puisque tu m’as aidé chaque jour depuis ton arrivée.

Clémence, quant à elle, installée dans la cuisine pour aider Bélissende à préparer le repas, fut prise de remords.

– Bélissende, dit-elle, je n’aurais sans doute pas dû fuir de la maison de cette façon. Ma famille doit être inquiète maintenant.

– Oui, c’est évident lui répondit la lutine. Tu devrais peut-être repartir…

– Mais… et grand père… je voudrais tellement le revoir ! Le Bonhomme Hiver m’a promis de m’emmener auprès de lui.

– Il tiendra parole, sois-en sûre. A propos, tes parents ont-ils le téléphone ?

– Oui, répondit-elle, nous en possédons un.

– Eh bien ! voici le nôtre, appelle-les pour les rassurer.

Clémence hésita longtemps car elle redoutait leur courroux. D’ailleurs, leur manquait-elle vraiment?

Cassiodore, perché sur le bord de la fenêtre lui souffla :

– Appelle, qu’as-tu à craindre ? Tu les crois durs et sans cœur, mais c’est peut-être parce qu’ils voulaient le meilleur pour toi…. Je suis certain que ta famille t’aime…

Rassurée par les mots de la chouette, la jeune fille décrocha le combiné. Une opératrice lui répondit et transmit immédiatement l’appel à la famille NIKOLAZ.

– Allo ! Maman ?

– Oh ! ma chérie…

La conversation fut longue et chargée d’émotion…

– Un coup de fil plein de promesses, pensa Cassiodore.

Lorsque la jeune fille raccrocha, elle rayonnait de bonheur.

– Cassiodore, tu avais raison, ils m’aiment et m’ont promis de faire de gros efforts et de m’accorder plus de temps.

Tard le soir, lorsque le Bonhomme Hiver rentra, Clémence l’entraîna dans le salon près de la cheminée pour tout lui raconter.

– Tu vois, lui dit-il, j’étais certain qu’au fond tes parents avaient un cœur tendre. Ils ont connu la pauvreté étant enfants et ils ont voulu que tu sois comblée et gâtée. Ils avaient simplement un peu oublié que l’amour représente bien plus que les biens matériels.

Oui, il avait raison le vieux bonhomme. Il avait toujours raison et il savait toujours tout… Le regardant droit dans les yeux et décidée à obtenir des réponses à ses interrogations, Clémence lui lança :

– C’est incroyable, je leur ai raconté mon aventure et pas un instant ils n’ont douté de mes dires ! Vous ne trouvez pas que c’est curieux ? Et ils m’ont même autorisée à partir avec vous chez grand-père…

– Je le savais déjà, ma petite chérie, répondit le vieil homme. Et nul besoin d’aller bien loin pour le retrouver, ajouta-t-il, car c’est déjà fait depuis quelque temps… Clémence le regarda interloquée.

– Il y a bien longtemps que tu n’as pas vu ton grand père et il a pu changer, ne crois-tu pas ?

En riant, il continua :

– Il a pu grossir et attraper quelques poils blancs dans sa barbe. Et qui sait, il a pu aussi changer de métier…

La jeune fille ne savait plus si elle devait rire ou pleurer. Alors, depuis le début de l’aventure, grand-père était là, tout près d’elle. Ce visage lui avait tout de suite été familier mais comment n’avait-elle pas reconnu sa voix, sa gestuelle…Elle sauta dans les bras du vieil homme et l’étreignit si fort qu’elle aurait pu l’étouffer d’amour.

Chapitre 8 : Je ne veux pas quitter le pôle

Le feu de bois crépitait dans la cheminée et une longue nuit allait commencer. Léo vint s’asseoir près de son amie et ils écoutèrent grand-père Hiver…

– J’ai travaillé de nombreuses années aux chemins de fer, commença-t-il. J’avais installé mes bureaux à la gare de Calais dans le nord de la France. Il y a un peu plus de cinq ans, alors que tu n’avais encore que huit ans, ma chère enfant, j’ai fait la connaissance d’un bien curieux monsieur. Il était assis sur un banc, au bord du quai. Il vint se présenter à moi :

– Bonsoir, je m’appelle Nicolas et j’attends la voiture pour le pôle nord.

J’ai d’abord cru avoir mal compris et je lui répondis qu’il devait se tromper et qu’il ne passait ici que des trains. Mais il insista et m’invita à m’asseoir à ses côtés.

– Mon cher, me dit-il, je dois me rendre une dernière fois là-bas pour faire mes adieux à mes amis et former mon remplaçant. La voiture ne saurait donc tarder à arriver. Avez-vous pris votre valise pour m’accompagner ?

– Mais, voyons ! que dites-vous, monsieur ? Je ne vais nulle part !

– Oh! si, vous venez, car vous prenez ma relève. Votre nom de famille est bien Nikolaz ?

– Oui, c’est bien moi, Jules Nikolaz.

– Alors pas d’erreur, vous partez avec moi car je vous ai choisi pour me remplacer. Je suis vieux et bien fatigué, il est temps que je cède la place. Vous serez désormais le Bonhomme Hiver, le bon vieillard distributeur de friandises dévoué aux enfants.

– Mais, mais… balbutiai-je. Mais je n’eus pas le temps de me poser plus de questions car j’entendis au loin un tintement de grelots et je vis arriver du ciel un attelage féerique. Il me fallut quelques jours pour comprendre la tâche qu’on me confiait. Et en acceptant de devenir un personnage magique, j’ai dû renoncer à mon existence humaine ordinaire. C’est pour cela que je ne pouvais te voir, ma petite Clémence.

– Alors, même papa et maman ne savent rien de tout cela ?

– Non, ils ne savaient pas. Tout du moins jusqu’à aujourd’hui. Seule grand-mère était dans la confidence. Elle aurait pu m’accompagner au pôle mais elle n’a pas voulu vous quitter. Chaque semaine, je t’ai écrit, ma chère petite fille, car je ne voulais en aucun cas rompre le lien si fort qui nous unit depuis ta naissance.

– Je t’ai répondu chaque semaine, grand-père, lui dit-elle. Comment recevais-tu mes lettres ? Car je doute que le postier ait pu te les faire parvenir !

– Disons que je connais une chouette qui sait mener le courrier là où il faut… Sache que je pensais bien tout te dire un jour mais j’estimais que le temps n’était pas encore venu.

Clémence était abasourdie par toutes les révélations que grand-père venait de faire.

Après quelques jours, les enfants se préparaient à repartir. Ils eurent une longue discussion et Clémence demanda :

– Grand-père, nous voulions te parler d’une chose importante. Accepterais-tu que Léo reste près de toi ? Il pourrait t’aider dans tes tâches…

Le Bonhomme Hiver regarda Léo avec un grand sourire. En lui donnant une solide poignée de main, il lui dit :

– J’en serais très heureux, jeune homme. Tu pourras continuer à t’occuper de mes rennes.

Se sentant tout à coup utile, le jeune garçon hocha fièrement la tête pour acquiescer. Pour la première fois de sa vie, il se sentit aimé et eut l’impression d’avoir enfin trouvé un foyer.

– Quant à toi, ma chérie, reprit grand-père Hiver, maintenant que tu connais mon secret, j’aimerais te voir souvent. Je ne peux que très rarement me déplacer mais je connais un garçon qui pourra voler jusqu’à toi pour venir te chercher.

Bientôt Clémence fut de retour chez elle. Ses parents, très émus de la retrouver, la couvrirent de baisers. Elle eut l’autorisation d’aller voir grand-père une fois par semaine à condition de ne pas délaisser ses études. Lorsque la voiture dorée vint la chercher pour la première visite, la jeune fille avait les yeux remplis d’étoiles. Une autre personne se réjouissait à l’idée d’aller au pôle nord : c’était grand-mère, qui avait enfin accepté de rejoindre grand-père…

 
 
Muriel, le 02/03/2013
 
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Nora à la rencontre du monde magique
 
Chapitre 1 : Une rencontre

La neige tombait abondamment en ce début décembre 1974. Il était déjà 10h et Nora était en retard pour ouvrir son magasin de jouets anciens. Passionnée par tous ces vieux joujoux, elle avait décidé de se consacrer à leur restauration et proposait leur vente à des collectionneurs. Âgée de 56 ans à peine, elle était ronde aux cheveux déjà blancs avec un visage doux ayant conservé un côté enfantin. Elle se mit à courir en regardant sa montre et ne vit pas devant elle un jeune garçon arrivant en trottinette. Elle l’évita de justesse mais un vieux monsieur un peu plus loin n’eut pas cette chance. Il fut projeté au sol et sa sacoche complètement renversée sur le bitume. Au lieu de porter secours au vieil homme, le garçon préféra prendre la fuite. Nora se précipita :

- Ça va, Monsieur ? Vous n’avez rien de cassé ?

- Non, je ne crois pas. Pouvez-vous juste m’aider à me remettre debout ? À mon âge, on perd en souplesse, lui dit-il avec un large sourire.

Nora fut impressionnée par l’aura du vieil homme qui respirait la sagesse. Elle l’aida à rassembler ses affaires puis lui proposa :

- Souhaitez-vous que je vous raccompagne à votre domicile ?

- Non, je vous remercie mais ça va aller. Je suis presque arrivé à ma boutique.

- Vous avez une boutique ?

- Oui, l’horlogerie qui est située avenue des sapins.

- Oh ! bien sûr, je la connais mais je n’avais jamais eu l’occasion de vous rencontrer. Moi, je tiens le magasin de jouets anciens.

- Je le sais, chère madame. Je vous ai déjà aperçue à votre atelier. Il y a quelques jours, vous étiez très affairée à réparer une poupée qui, si je ne m’abuse, date de 1952.

Très agréablement surprise, Nora acquiesça.

- Pardonnez-moi, ma chère mais il est temps pour moi de vous quitter. Je vous remercie de votre aide car ce jeune garçon semble bien n’avoir eu aucun intérêt pour le vieux bonhomme que je suis.

- C’est malheureux, répondit Nora. Ce garnement ne méritera pas de cadeaux à Noël…

Cette réflexion sembla beaucoup amuser le vieil homme.

- Tenez, voici ma carte avec mes coordonnées à la boutique. Permettez-moi maintenant de prendre congé.

Nora salua le vieil homme et intriguée, elle le regarda partir sous les flocons virevoltants. Lorsqu’il tourna au coin de la rue, elle se remit en chemin mais un point brillant dans la neige fraîche attira son regard.

- Une clé dorée ! Sa forme est très étrange ! Elle appartient probablement au vieil horloger !

Nora se mit à courir pour le rattraper mais il n’y avait plus personne. Il avait disparu…

- Incroyable ! Il ne doit pas être si fatigué que ça pour avoir fait le chemin à une telle vitesse… Bien, revenons à nos moutons… Il serait temps d’aller ouvrir mon magasin, les clients doivent m’attendre. Je passerai chez ce charmant vieil horloger ce soir.

Chapitre 2 : Nora, la Curieuse

Lorsque 18h arriva, Nora, après avoir soigneusement nettoyé sa boutique et fermé la porte d’entrée, prit la direction de l’horlogerie.

En arrivant sur le pas de la porte, il lui sembla que tout était fermé. Il n’y avait pas de lumière et la vitrine était poussiéreuse comme si tout avait été abandonné depuis de nombreuses années.

- Décidément, se dit-elle, c’est très bizarre…

Elle prit alors la carte de visite où était écrit en lettres anciennes : Monsieur Julius Temporis vous accueille du lundi au vendredi de 10h à 19h.

- Il n’y a pas de doute ça devrait être ouvert !

Elle poussa doucement la porte. Celle-ci ne résista pas. À l’intérieur, il n’y avait pas âme qui vive. Elle se risqua à appeler :

- Bonsoir. Monsieur Temporis. Vous êtes là ? Je suis la dame qui vous a aidé ce matin.

Pas de réponse…

Elle allait ressortir mais la curiosité la poussa à jeter un œil dans la boutique. Il y avait là toutes sortes de vieilles horloges, des coucous, des montres à gousset et même un très ancien cadran solaire… En fait, tout ce qui avait dû exister pour indiquer l’heure à travers les époques.

- Que de trésors ! se dit-elle.

Elle remarqua cependant que plus rien ne fonctionnait… Tout était à l’arrêt comme si le temps avait suspendu son cours…

Seule, adossée au mur du fond, une comtoise finement travaillée donnait un léger tic-tac.

- Mais c’est la seule horloge qui fonctionne encore ! S’étonna-t-elle.

Intriguée, elle l’observa de plus près et remarqua que le système du remontoir ressemblait étrangement à la clé qu’elle avait trouvée le matin même…

Elle la sortit de son sac à main.

- Mais enfin, de quoi je me mêle ! se dit-elle. Je ferais mieux de partir, plutôt que de jouer au détective ! Puis, après quelques secondes de réflexion, elle dit à haute voix :

- Et puis tant pis ! Après tout, je ne fais rien de mal.

Elle prit la clé et la glissa dans l’encoche prévue à cet effet. En tournant légèrement sur la droite, il y eut un bruit de mécanisme se débloquant. La porte de l’horloge s’ouvrit brusquement…

Nora ouvrit le battant en grand et une lumière vive l’éblouit. Après quelques instants d’accoutumance, elle vit apparaître un escalier étincelant. Chaque marche semblait faite de milliers de diamants.

- Mais ce n’est pas possible… je suis en plein rêve ! Il faut que je sorte d’ici tout de suite !

Elle se retourna pour fuir mais un beau chat sortant d’un recoin sombre sauta à ses pieds. Il semblait vouloir lui barrer le passage. Avec un ronronnement intense, il la regarda de ses splendides yeux verts. Il se frotta à ses chevilles. Son pelage gris souris semblait tellement soyeux que Nora se mit à le caresser. Il bondit dans l’escalier en la regardant. On aurait dit qu’il l’invitait à le suivre…

Chapitre 3 : Un monde merveilleux

Nora ferma les yeux un instant.

-Ce n’est pas possible, qu’est-ce qui m’arrive ? Je vais bientôt me réveiller bien au chaud dans mon lit…

Mais non, pas de doute, Nora ne rêvait pas. Et le gentil matou l’attendait à l’intérieur de l’horloge. Elle prit une forte inspiration et se décida à grimper l’escalier. Avec ses rondeurs, Il lui fut difficile de passer le battant de porte mais une fois de l’autre côté, elle se sentit aussi légère qu’une plume. On aurait dit qu’il n’y avait plus de pesanteur… Le chat aux yeux doux monta les marches en miaulant comme s’il voulait dire : « Viens, viens avec moi… ». Au fur et à mesure de l’ascension, les marches escaladées disparaissaient dans un scintillement d’étoiles. Nora n’avait nullement peur. Il lui semblait que quelque force magique guidait ses pas. Après un long moment, elle arriva devant une immense porte sculptée. Gravés dans le bois, elle reconnut des licornes, des lutins, des fées et encore d’autres créatures et personnages chimériques. Le ronronnement du chat se faisant plus intense, Nora se pencha pour lui donner une caresse mais elle n’eut pas le temps d’aller au bout de son geste que le chat courba l’échine et se mit à grossir et grandir à vue d’œil. En quelques instants, il prit forme humaine. Suffoquée par la surprise, Nora reconnut le vieil homme rencontré le matin même.

- Mais, je vous reconnais. Vous êtes Julius Temporis !

- Oui ma chère Nora, c’est bien moi, et le moment est venu de me présenter : je suis le vieux bonhomme du temps. C’est moi qui fais s’écouler les heures, les jours, les saisons, les années… Je suis aussi le gardien du monde magique.

Nora le regardait interloquée.

- Mais quel monde magique ?

- Et bien, les humains sont loin de se douter mais il y a un monde merveilleux juste au-dessus de leur tête. Et ce monde, je veux vous le faire découvrir, ma chère Nora.

- Moi ? Mais pourquoi moi ?

- J’ai le don d’observer les gens car j’ai tout mon temps pour cela, lui dit-il en riant. Il y a bien des années que je vous suis de près et je sais que vous êtes une âme pure. Nous avons besoin de vous ici.

Nora était abasourdie. Elle essayait de comprendre mais les idées et les mots se bousculaient confusément dans sa tête. Le vieux bonhomme lui prit délicatement la main et lui dit, rassurant :

- N’ayez pas d’inquiétude. Vous allez comprendre ce que j’attends de vous mais pour aujourd’hui, il vous faut du repos.

Par un simple mouvement des mains, le vieux bonhomme ouvrit la grande porte. Alors apparut aux yeux de Nora une vallée verdoyante surmontée d’un ciel limpide brillant d’étoiles, des ruisseaux, des arcs-en-ciel et au loin des montagnes enneigées. Elle n’en croyait pas ses yeux et faillit s’évanouir lorsqu’elle vit s’approcher une licorne blanche majestueuse.

- Bienvenue chez nous Nora.

Cette fois l’émotion était trop forte…

Le lendemain matin, Nora se réveilla dans une petite chambre douillette nichée dans un arbre. Autour d’elle, virevoltaient de minuscules fées aux ailes multicolores. Puis une dame aux cheveux d’argent entra dans la pièce portant un plateau lourd de victuailles.

- Bonjour, voici votre petit déjeuner.

- Merci. Mais… puis-je savoir où je suis et qui vous êtes ?

- Je me prénomme Chantal et je suis votre guide dans notre beau royaume. Le vieux bonhomme du temps est très occupé et c’est moi qui suis chargée de vous accompagner dans les montagnes.

- Dans les montagnes ? Mais pour quoi faire ?

- Et bien, ma chère, vous avez été choisie pour venir en aide au Père Noël…

Chapitre 4 : Une décision à prendre

Nora, devait se rendre à l’évidence : un monde magique existait bel et bien. Et si elle se retrouvait là aujourd’hui ce n’était nullement dû au hasard. En effet, Chantal, la fée des neiges, lui expliqua longuement pourquoi il était impératif d’avoir une nouvelle recrue :

- Ma chère Nora, commença Chantal, de nos jours, sur terre, bon nombre de croyances ont été perdues. De moins en moins d’adultes croient en la magie et malheureusement les enfants aussi commencent à être touchés par l’incrédulité. Elfes, dragons, licornes et bien d’autres créatures magiques sont désormais prisonnières ici car plus rien ne les relient aux humains. Nous sommes dans une période bien malheureuse. Même le marchand de sable ne descend quasiment plus sur terre et se morfond au fond de sa grotte à l’ouest du pays. Seuls la petite souris des dents et surtout le Père Noël ont encore du pouvoir. Aussi notre ami des enfants est-il débordé car il doit assurer la magie sur terre quasiment à lui seul. C’est pourquoi il a absolument besoin d’aide. Et vous êtes cette aide précieuse Nora…

Après une longue réflexion, Nora, accepta de venir en aide au monde magique. Après tout, rien ne la retenait « en bas ». Elle n’avait jamais été mariée et n’avait pas d’enfants. Elle avait perdu ses parents alors qu’elle était encore jeune fille et n’avait pas de famille proche. Elle n’avait auprès d’elle qu’un petit couple de souris blanches prénommées Nick et Nickie.

- Fée des neiges, appela Nora.

- Appelez-moi Chantal, lui dépondit la douce fée.

Nora lui adressa un large sourire et reprit :

- J’ai pris ma décision et je veux bien partir dans les montagnes du nord.

- Sage décision, mon amie. J’en suis très heureuse et je savais au fond de moi que nous pourrions compter sur vous. Maintenant, il va nous falloir préparer le voyage. Laissez-moi quelques jours pour cela. Il faut d’abord rassembler vos affaires, prévenir le Père Noël de votre arrivée…

- Oui mais, coupa Nora, je veux emmener mes petites souris domestiques. Elles sont adorables et seraient trop malheureuses sans moi.

- Bien entendu, Nora. Reprenons notre liste pour le départ, voulez-vous ?

Et la fée se mit à écrire dans un petit cahier grâce à sa baguette magique.

Au bout de quelques jours la bonne fée Chantal avait tout prévu pour le voyage. Elle vint à la rencontre de Nora qui était sortie pour découvrir la vallée. Nora était en pleine discussion avec une toute jeune sirène au bord d’un lac.

- Bonjour Nora. Je voulais vous prévenir que tout est prêt et nous pourrons partir dès demain matin. C’est mon fidèle ami Karl, le dragon blanc, qui va nous conduire. Nous irons bien plus vite par les airs.

Nora qui, en quelques jours avait pris l’habitude de rencontrer des créatures magiques ne fut même pas surprise par cette nouvelle.

Chapitre 5 : Le voyage et la rencontre

Dès l’aube, en ce 6 décembre, Nora et la fée Chantal étaient fin prêtes et se tenaient au pied de la petite maison dans l’arbre. Vêtements et nourriture avaient été soigneusement rangés dans de grands bagages.

Nora avait aussi pris un balluchon d’où l’on pouvait entendre s’échapper de légers couinements.

- Nick, Nickie, soyez sages mes petits amours. Vous sortirez tout à l’heure lorsque nous serons en vol. Je vous ai apporté un peu de lait et du fromage. Patientez, petits gourmands.

- Nora, vous êtes prête ma chère ? demanda la fée. J’entends Karl arriver.

À cet instant, le ciel s’alluma de reflets blancs d’une incroyable beauté. Les battements d’ailes amples et souples du merveilleux dragon se mirent à résonner dans toute la vallée. Alors, chaque habitant sortit afin de saluer l’animal magique.

- Bonjour Nora, je suis ravi de faire votre connaissance.

Époustouflée par la majesté de Karl, Nora eut peine à trouver ses mots.

- Je suis enchantée, moi aussi.

Après quoi, tout ce petit monde embarqua pour le vol magique. Après quelques instants de vertiges, Nora ouvrit les yeux et put contempler le splendide paysage.

- C’est encore plus beau vu du ciel ! Je crois rêver… Mon dieu, quand je pense que cet univers féérique était si près de moi et que je n’en avais pas conscience…

La bonne fée et le dragon se jetèrent un coup d’œil discret, ravis de constater le plaisir qu’éprouvait leur nouvelle amie.

Pendant trois jours, à vive allure, ils traversèrent la vallée puis passèrent les chutes d’eau vertigineuses avant de survoler la mer de sable. Puis, arrivés à l’océan de glace, Karl dit :

- Nous arrivons. Préparez-vous à l’atterrissage.

D’un coup d’aile à gauche, puis d’un autre à droite, le dragon se dirigea vers un vallon enneigé. Nora, y aperçut un minuscule village perdu dans la neige.

- Est-ce ici le bout du chemin ?

- Oui, c’est la maison du Père Noël. Je pense qu’il doit nous attendre, ou plutôt « vous » attendre, lui répondit Chantal.

À peine avaient-ils mis pied — et pattes — à terre qu’une ribambelle de rennes vinrent les saluer. Tous semblaient heureux de se retrouver comme après une longue absence. Nora était à la fois enchantée et angoissée par tant de nouveautés. Mais la raison essentielle de son appréhension était de rencontrer le Père Noël. Serait-il aimable et accueillant ? Elle n’eut pas le temps de se poser plus de questions car elle vit tout le monde se retourner et comprit qu’il était là, juste derrière elle…

Chapitre 6 : L’amour vous tombe du ciel

- Je vous avais dit que je n’avais besoin de personne !

Nora frissonna à ces paroles.

- Fée Chantal, c’est à vous que je m’adresse, reprit l’homme à la barbe blanche.

La fée s’approcha.

- J’avais bien compris, mon cher ami, mais les ordres viennent de Julius TEMPORIS lui-même. Vous n’avez guère le choix. Rendez-vous à l’évidence, vous êtes débordé de travail et ne pouvez plus tout assumer seul. Acceptez cette aide qui vous arrive non pas du Ciel mais de la Terre.

- Puisque vous ne me laissez pas le choix…

Et l’homme à la tunique rouge rentra chez lui en claquant la porte.

Nora resta interdite, le souffle coupé.

- Pardonnez-le, lui dit la fée. Il lui est difficile d’accepter une présence nouvelle mais je suis certaine que dans peu de temps il ne pourra plus se passer de vous.

Nora esquissa un sourire mais elle avait compris… Il ne voulait pas d’elle ! Elle eut envie de pleurer mais retint ses larmes…

En la quittant, Chantal et Karl avaient le cœur gros et espéraient que tout allait s’arranger. Ils la serrèrent fort dans leurs bras — et pattes — et lui glissèrent à l’oreille :

- C’est un homme bon, laissez-lui une chance. Vous êtes un cadeau qui lui est envoyé. Gardez toujours cela à l’esprit.

Nora resta longtemps dehors à les regarder s’éloigner dans le ciel. Elle retardait le moment de rentrer dans la chaumière…

Lorsqu’elle finit par y pénétrer, elle découvrit le désordre le plus total. « Il y a bien besoin d’une femme ici » pensa-t-elle !

- Installez-vous dans cette chambre, lui indiqua le Père Noël. Ce n’est pas très grand mais il faudra vous en contenter.

Elle s’installa dans la petite pièce et malgré son étroitesse s’y sentit rapidement bien. Les premiers jours, Nora se fit très discrète. Puis, prenant de l’assurance, elle commença à faire un peu de rangement et s’activa aux fourneaux. À peine quelques jours après son arrivée, elle prit même l’initiative d’aider à la fabrication des jouets. Le barbu peu bavard et bougon observait ses moindres gestes.

Au bout de 2 semaines à peine, la maison était devenue charmante et douillette. Lorsqu’arrivait l’heure des repas, le Père Noël commença à parler un peu et même à complimenter Nora sur ses talents de cordon bleu. Il se surprit aussi à trouver beaucoup de charme à ce petit bout de bonne femme.

Peu à peu, la complicité s’installa entre eux. Chaque jour, Nora, dont la douceur ne laissait plus le gros barbu indifférent, travaillait avec sérieux et soin. Elle préparait de bons petits plats, des cookies, du chocolat chaud, faisait la lessive, le repassage, apportait ses soins aux rennes et briquait les jouets tout neufs.

Bientôt, le grand jour de Noël arriva et cette année là, pour la première fois depuis ses débuts, le Père Noël se sentit soutenu et heureux. Lui qui avait été si seul pendant tant d’années…

Juste avant de prendre la route pour la grande distribution, il prit les mains de Nora dans les siennes :

- Je vous prie de m’excuser pour cet accueil peu sympathique, il y a quelques semaines. Je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre mais je vous remercie d’être restée, Nora. Votre présence m’est très précieuse désormais et j’aimerais que vous ne me quittiez plus.

Alors, il lui donna un tendre baiser. Nora devint rouge pivoine et sentit son cœur battre la chamade. Ils se regardèrent en souriant.

- Demain, nous passerons le plus beau des Noëls ensemble, lui dit-il.

Puis il grimpa dans son traîneau et fila à toute allure emporté par les rennes.

Cette nuit-là, devant le feu de cheminée crépitant, Nora attendit son retour. Ses deux petites amies souris étaient lovées sur ses genoux. Elle pensa qu’elle avait fait le bon choix et que c’était incroyable d’avoir trouvé l’amour en la personne du Père Noël. Elle se promit de faire part de son tout nouveau bonheur à ses deux amies Chantal et Karl.

Et depuis ce fameux 24 décembre 1974, le monde magique et la terre ne possèdent plus seulement un Père Noël mais un Père et une Mère Noël !
 
Muriel J. le 29/10/2014
 
Ce conte est dédié à notre merveilleuse Chanchan
 et à son gros nounours.

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Le journal de Fouettard

Voyageuse dans l’âme, j’eus récemment la chance de passer quelques semaines de décembre dans le petit bourg de Dalvik en Islande. À l’approche de Noël, le ciel avait revêtu un voile blanc floconneux et les trottoirs étaient recouverts d’une fine couche de neige glacée. Malgré la morsure du froid, je décidai de faire une promenade. Je flânai longtemps dans les boutiques touristiques du centre ville, pratiquement désert en cette saison, lorsqu’une confiserie attira particulièrement mon attention…tout y était indiqué en français ! Elle portait le nom « Les cornes du diable » et arborait fièrement sur sa vitrine un panneau où était écrit « Échoppe mais aussi lieu de rencontre, d’entraide et d’échange ».

Piquée par la curiosité, j’entrai et découvris une grande salle des plus étonnantes. Il y avait un coin dégustation de friandises, un hall meublé de sofas, fauteuils et chaises où plusieurs jeunes gens discutaient et riaient et, dans un renfoncement, une bibliothèque dont les étagères débordaient de bouquins poussiéreux. Tout paraissait avoir été posé là depuis plusieurs siècles sans jamais avoir bougé. Je jetai un coup d’œil en direction du propriétaire, qui, du haut de sa soixantaine grisonnante et avec un sourire radieux, m’invita à regarder de plus près. Me sentant autorisée à fouiner, je commençai à tout retourner sur les étagères avec l’incroyable sensation que j’allais faire une découverte intéressante.

Tout à coup, là, comme s’il n’attendait que moi, je trouve une sorte de vieux grimoire sur lequel est gravé en lettres d’un beau rouge vif « Le journal de Fouettard ». C’était le seul livre en langue française parmi tous les livres islandais ! Très intriguée, je le feuillette et me sens immédiatement attirée, sans pourtant avoir encore lu la moindre ligne. Je m’assois alors dans le fond de la boutique sur un fauteuil aussi poussiéreux que tout le reste et commence à lire. Et voici l’incroyable histoire que je découvre, écrite en jolies lettres cursives :
 
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Le journal de Fouettard

Mars 1923

Je me prénomme Féodor, mieux connu sous le surnom de “Fouettard”. Je suis né en Islande, il y a bien longtemps, mais je n’en dirai pas plus sur mon âge, par coquetterie. Ma famille, très riche, résidait au nord du pays, endroit que l’on nommait « terre de glace » tant les conditions hivernales pouvaient y être rudes. Si mon grand frère Nicolas est bien connu de tous pour sa générosité et sa gentillesse, je peux vous assurer qu’à une époque aujourd’hui révolue, j’étais aussi célèbre que lui. Ma réputation, je l’ai acquise par la crainte que j’ai inspirée aux générations de garnements qui ont eu affaire à moi. Mon histoire est étrange et pour cause…je suis né différent… je dirai même très différent, car il y avait au sommet de mon crâne de nouveau-né deux minuscules cornes rouges couleur de feu évoquant les bois d’un renne. Si les fées se sont penchées sur le berceau de Nicolas, elles avaient oublié le mien. Et c’est la malveillance d’une magicienne un brin sorcière que j’ai eu à subir.

Je passerai sur mon enfance perturbée par ces embarrassantes cornes qui, non seulement ne disparurent pas, mais au contraire grandirent en même temps que moi. Elles devinrent de vrais bois tantôt rouges tantôt bruns selon la saison. Je n’eus guère d’autre choix que de les cacher sous de hautes coiffes plus ou moins élégantes me compliquant souvent l’existence. Par chance, j’eus le soutien sans faille de ma famille et surtout de mon frère tant aimé Nicolas. Même si je pensais que ces cornes étaient la probable conséquence d’un sortilège, Nicolas était intimement persuadé que je pourrais un jour retourner la situation en ma faveur. Il a toujours su, et c’est l’une des raisons de mon admiration à son égard, tirer le positif de toute situation aussi mauvaise soit-elle. Depuis mes plus jeunes années, et sans que personne en-dehors de ma famille n’eût vu mes cornes, toutes sortes de rumeurs couraient à mon propos… Les gens me trouvaient étrange… Jamais souriant, toujours renfermé, j’inspirais plus de peur et de méfiance que de sympathie. Beaucoup passaient leur chemin ou évitaient de me regarder. Quelques vauriens plus hardis que la majorité des villageois et ayant peut-être deviné la malformation dont j’étais victime eurent la déplaisante idée de dessiner mon portrait à la craie sur le mur extérieur de notre demeure familiale. J’y étais représenté comme un diable aux courtes cornes rouges et un fouet à la main. Ce qui me valut rapidement le peu flatteur sobriquet de « Fouettard ».

Lorsque je devins un jeune adulte, une question brûlante se posa. Qu’allais-je devenir ? Étant donné la situation très aisée de ma famille, j’aurais tout à fait pu devenir un riche oisif et profiter de ma condition privilégiée en continuant à rester caché, mais tel n’était pas mon souhait. Comme tout un chacun, j’aspirais à fonder un foyer, avoir des enfants et même travailler. D’abord, pour me sentir une personne à part entière et ensuite pour être tout simplement utile et fier de moi. Rendez-vous compte de ma peine à l’idée de devoir rester en retrait, de ne pas avoir de vie sociale et surtout de ne jamais rencontrer l’amour. Je n’étais pas vilain garçon mais me sentant diminué par cette fâcheuse disgrâce, je n’osais jamais regarder ni aborder les rares jeunes femmes que je rencontrais.
 
Nicolas, qui avait quelques années de plus que moi, avait trouvé très naturellement sa voie en se consacrant aux enfants déshérités, ce qui força encore un peu plus mon admiration. La fortune familiale lui permit de réaliser de grands projets pour tous ces petits malheureux. Il avait même instauré une nouvelle coutume : distribuer secrètement, une fois l’an et dès le crépuscule, des friandises aux enfants. Il avait arrêté son choix précisément au 21 décembre, moment du solstice d’hiver lorsque la nuit étend son ombre le plus longtemps. Quelle merveilleuse idée de donner du bonheur à tous au cœur de cette période froide ! Alors qu’il se donnait sans compter pour le bien des autres, moi je ne faisais que me lamenter sur mon sort et commençais lentement à sombrer dans une irrépressible déprime.
 
La fantastique force de caractère de Nicolas m’obligea à me sortir de ma situation après bien des mois d’une sombre agonie à laquelle j’avais plusieurs fois eu envie de mettre un terme. Toujours aussi joyeux que de coutume, il arriva un matin d’automne et me fit sortir du vieux fauteuil que je ne quittais plus beaucoup depuis quelque temps.
- Viens, lève-toi et écoute-moi attentivement, me dit-il.
Tout ouïe, je l’écoutais en ayant la solide impression que mon destin allait changer.
- J’ai impérativement besoin de ton aide pour deux raisons, poursuivit-il.
Je plissais les yeux, très curieux de savoir…
- J’ai décidé de distribuer les friandises de fin d’année à tous les enfants du bourg mais aussi à ceux des villages alentour. Il faut donc que tu m’aides à les fabriquer.
J’acquiesçai puisque cela paraissait à ma portée et surtout ce travail ne m’obligeait aucunement à sortir et risquer d’être vu. Nicolas reprit :
- Pour ce qui est de ma deuxième supplique, il faut d’abord me promettre de dire oui.
- Mais voyons Nicolas, je ne peux pas dire oui sans savoir !
- Si, il faut me promettre et surtout me faire confiance.
J’avais confiance et je finis par acquiescer, non sans une certaine inquiétude.
- Pour aller de ville en ville faire ma distribution, j’ai besoin d’un gardien. Les routes sont peu sûres et beaucoup de garnements essaieront de me voler mon chargement. Tu seras « Fouettard », mon accompagnateur. Tu me protègeras en effrayant les gredins avec tes cornes et un fouet.
L’idée même de me montrer sous mon vrai jour me paraissait insupportable, d’autant plus avec un instrument de punition. Il me fallut un long temps de réflexion. Mais… j’avais promis, et une promesse faite à mon frère se devait d’être respectée.
 
La fin de l’automne était là et la date que je redoutais tant approchait à grands pas. Une brise fraîche s’était levée, faisant tomber les quelques feuilles jaunies restées accrochées avec entêtement aux arbres. Les sucreries, les oranges, les bonbons, les pains d’épices en forme de bonshommes, les nougats, toutes les douceurs possibles et imaginables étaient prêtes et emballées dans de beaux papiers de soie colorée. Tout ce temps de travail partagé avec Nicolas, avait été salutaire et m’avait en partie réconcilié avec la vie. Malgré tout, mon angoisse s’accentuait. L’horloge du salon égrenait les heures et le tic-tac me rappelait que j’allais devoir me montrer enfin sans camouflage d’aucune sorte. À la veille du premier jour de l’hiver, Nicolas vint à la maison de bonne heure.
- Es-tu prêt Féodor ? Ou devrais-je dire Fouettard !
- Oui, répondis-je en essayant de garder une voix assurée.
- Alors, portons la hotte de friandises dans la carriole et aide-moi à atteler notre bon vieux Théobald.
Notre fidèle renne, plus tout jeune mais encore robuste, semblait joyeux à l’idée de cette promenade nocturne. Nous nous regardions l’un l’autre comme si homme et animal se comprenaient. Après tout, nous avions un point commun : de beaux bois de velours brun. Peut-être était-il passé à côté d’une vie humaine et moi à côté d’une vie animale ? Pour la première fois, je me posais de véritables et profondes questions existentielles lorsque Nicolas me tira brusquement de mes pensées.
- Il faut y aller, la nuit est tombée et tout est calme. C’est le meilleur moment pour offrir secrètement nos présents.
Tous deux habillés de longs manteaux à capuche bordés de fourrure, rouge pour Nicolas et gris pour moi, nous empruntâmes les premières routes sans rencontrer de difficultés. Mais bientôt, je crus percevoir un léger mouvement dans les fourrés sur ma droite. Discrètement, je dis à Nicolas :
- Je crois que tu avais raison. Des petits malins cherchent à se faire un joli butin. Je vais les repousser…
Attrapant mon fouet, je sautai alors de mon siège en retirant brutalement mon long capuchon et courus vers les jeunes brigands en grondant :
- Filez, si vous ne voulez pas recevoir une bonne correction !
À la vue de mes cornes, la plupart avaient eu si peur que ce fut suffisant pour les dissuader de recommencer. Pour les autres, plus récalcitrants et loin d’être terrifiés, je dus parlementer et faire la morale. À ma grande surprise et pour ma plus grande joie, mon travail ne fut pas inutile car, en prenant le temps de les écouter puis de leur parler des valeurs essentielles, leur comportement changea. Je me surpris bientôt à aimer mon rôle de Père Fouettard guidant les jeunes gens sur le bon chemin.

Vous, lecteurs de mon journal, vous croyez en la magie ? Moi oui, et ce, depuis toujours puisque les fées et les sorcières se sont mêlées à nos destins. Si, jusque là, j’avais toujours considéré ma vie comme une malédiction, je commençais à penser, à la suite de cette première distribution, que finalement, je pouvais la transformer en bénédiction. Aujourd’hui, avec bien des années de recul, je peux vous assurer que les deux merveilleuses rencontres, riches de péripéties, que j’allais faire, allaient changer ma vie et conforter cette opinion.
 
La première rencontre, que je ne pourrai jamais oublier et pour cause, eut lieu lors de notre troisième année de distribution. Alors que nous arpentions les rues de Serèyul, dernier petit village isolé de notre tournée, je vis nettement l’imposante silhouette d’un bâtiment au loin se détachant sur le ciel nocturne. Je demandai à Nicolas d’approcher car il s’y trouvait peut-être des enfants méritant des cadeaux. Mais ce n’était qu’un château à l’abandon tombant en ruines. Alors que nous nous apprêtions à rebrousser chemin, j’aperçus une lueur à l’une des nombreuses lucarnes.
- Arrête-toi Nicolas, il y a quelqu’un à l’intérieur.
- En es-tu certain, Féodor ? Cette vieille bâtisse n’abrite probablement personne si ce n’est de vieux fantômes. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’aucun villageois n’approche de cet endroit.
- Arrête-toi, je te dis. Je vais voir. Attends ici.
Je pénétrai sans bruit dans le fragile édifice et grimpai l’escalier central menant à l’étage où j’avais cru voir une clarté. J’avançais péniblement dans le noir lorsque la flamme d’une bougie s’alluma ! Il y avait quelqu’un au bout du corridor… on aurait dit une silhouette féminine !
- Va-t'en ! me lança une voix se voulant sinistre et menaçante. Mais le léger trémolo démontrait son peu d’assurance. Je m’approchai à pas feutrés et la voix se fit plus cassante et plus dure.
- Va-t'en avant que je te jette un mauvais sort ! Cette fois, je vis nettement une femme vêtue d’une longue et épaisse cape usée. Je restai sans mot et les bras ballants en la regardant. Elle avait une peau noire ébène, ce qui est très peu familier dans notre contrée, et de longs cheveux bouclés. Elle était belle, même très belle mais ce qui me laissait coi était tout autre... elle arborait fièrement au sommet de sa tête deux cornes couleur de feu comme le plus joli des rennes…
Abasourdi, je m’approchai, sentant la frayeur de la jeune femme grandir.
- N’aie pas peur, je ne te ferai aucun mal, lui-dis-je d’un ton rassurant.
Mais elle se recula brusquement au risque de basculer par la fenêtre en cherchant à tout prix le moyen de fuir. Alors je m’immobilisai et d’un geste délicat retirai ma capuche. La belle étrangère, bouche bée, s’effondra sur le sol. Elle respirait péniblement comme si son cœur s’était emballé et je devinai de grosses larmes rouler sur ses joues. Cette rencontre inattendue allait devenir la plus belle surprise de toute ma vie. Il serait trop long de vous donner les détails et pour résumer la situation, la mystérieuse inconnue n’allait pas le rester longtemps… Orpheline originaire d’un pays du sud, elle avait été ramenée en Islande comme esclave pour être exhibée sur les foires. Elle s’appelait Elikya. Restée longtemps captive dans une vétuste cabane de bois, elle avait pu s’échapper et avait recherché un endroit discret pour se cacher et tenter de survivre. Tout comme moi, elle était née avec ce qu’elle appelait « cette difformité » et avait malheureusement subi mauvais traitements et rejet. Elle s’était installée ici depuis quelques semaines et tentait de dissuader d’approcher les gens des alentours en faisant croire à quelques histoires de sorcellerie. Il ne nous fallut pas longtemps pour nous éprendre l’un de l’autre. Je, ou devrais-je dire, nous, n’étions plus seuls… Après avoir si longtemps pensé que jamais je n’aurais la chance de fonder un foyer, j’allais, non seulement, devenir un époux mais aussi un père.
 
Le temps perdu ne se rattrape pas alors pas question de laisser passer ce bonheur qui se présentait. Notre surprenant couple emménagea rapidement dans la demeure familiale où notre union fut célébrée dans la plus stricte intimité. Les gens de notre ville ne tardèrent pas à cancaner et médire à notre sujet. L’homme inquiétant et méprisé que j’étais aux yeux de tous, avait trouvé sa moitié… et une bien curieuse moitié. Une étrangère de surcroit. Peu importe les ragots, nous avions décidé de profiter de notre vie. Vivant en quasi autarcie, presque reclus sur nos terres, nous étions heureux et amoureux. Un bonheur n’arrivant jamais seul, nous eûmes bientôt l’immense plaisir d’accueillir notre premier bébé qui fut suivi, en moins de dix ans, de cinq autres enfants. Tous avaient une superbe peau dorée métissée. Et devinerez-vous la particularité de nos adorables bambins ? Ils naquirent tous avec de jolis bois sur la tête.
 
Bientôt, nos cornes devinrent, en quelque sorte, une fierté familiale que nous ne trouvions plus laides. Nous continuions toutefois à les camoufler pour de ne pas susciter l’agressivité ou la peur. Nicolas me proposa de l’aider dans son travail auprès de la jeunesse en détresse. Ces jeunes gens, ayant eu vent de ma mauvaise réputation étaient souvent réticents lorsque je leur proposais mon soutien. Mais en apprenant à me connaître ils me firent tous, ou presque, confiance. Je devins une sorte « d’éducateur » avant l’heure. En parallèle, Nicolas, resté célibataire, et moi poursuivions, une fois l’an, notre secrète et fabuleuse distribution. Elle avait désormais lieu le 24 décembre à la veille du jour de Noël et restait limitée à notre région. Depuis le départ, ces dons anonymes et surnaturels avaient soulevé bien des questions. Mais d’où viennent ces confiseries qui apparaissent mystérieusement de nuit ? Qui les fabrique ? Qui les offre ? Des rumeurs couraient au sujet d’un certain « bon Nicolas » généreux donateur magique qui circulait en traîneau et qui se cachait sous une houppelande rouge. Les rumeurs parlaient aussi d’un vilain Fouettard cornu punissant les gredins. Je dois dire que l’adage « il n’y a pas de fumée sans feu » se révélait être vrai pour une fois. Tout cela nous faisait bien rire et pour rien au monde nous n’aurions voulu dévoiler notre secret. Vingt années passèrent et la générosité de Nicolas était telle qu’il voulait donner toujours plus. Son rêve était de pouvoir offrir un présent aux fillettes et garçonnets du monde entier !!! Impossible me direz-vous ! Certainement… sauf si les fées, les elfes et autres farfadets s’en mêlent.
 
Si la première rencontre, celle avec Elikya mon épouse, fut et reste la plus belle de ma vie, la seconde allait être, pour le moins, extraordinaire. Nicolas continuait avec entêtement à chercher une solution pour créer une distribution de cadeaux à grande échelle. Ce qui impliquait une fabrication pharaonique de confiseries et un mode de transport aérien à grande vitesse que ne pouvait assurer notre vieux et fatigué renne Théobald. À l’époque où nous étions, il n’était pas encore question d’avion ou de train… Nicolas ne voyait donc pas comment réaliser son rêve autrement qu’avec une intervention extérieure… Cela fut fait un soir de réveillon lorsqu’au hasard d’un chemin, après notre longue nuit de travail, nous rencontrâmes une petite créature aux ailes transparentes comme de la soie.
- Une fée ! s’écria Nicolas stupéfait.
Elle papillonnait avec légèreté et avançait lentement dans notre direction. Je me souviens parfaitement de cette petite lumière blanche scintillante qui me subjuguait.
Nicolas, tout comme moi, croyait en un monde magique existant en parallèle du nôtre. Notre opinion était toutefois divergente sur un point : je croyais en un monde maléfique, il croyait en un monde bienfaisant. La suite des évènements allait prouver que nous avions tous deux raison.

 Assis à l’avant de notre carriole, nous regardions sans oser bouger la minuscule enchanteresse venir à nous. De fines paillettes, translucides comme du cristal, éclairaient son sillage. Son vol léger comme un souffle de vent ne laissait percevoir aucun bruit. Le cœur battant, j’osai tendre le bras pour l’effleurer du bout des doigts. Délicatement, la fée se posa au creux de ma main. Elle regarda Nicolas et le salua d’un imperceptible mouvement de tête puis elle plongea ses yeux dans les miens.
- Bonjour, Féodor, me dit-elle.
Je me mis à trembler. Elle reprit un instant son envol, sentant les soubresauts, puis revint s’asseoir dans ma main. Elle me sourit.
- Tu me connais ? lui demandai-je avec étonnement.
- Bien entendu, ainsi que ton frère Nicolas. Je suis Aela, la fée flocon. Avec mes frères et sœurs, nous veillons sur la nature. J’interviens l’hiver pour répandre le froid, parsemer des flocons poudrés et glacer la végétation pour qu’elle se repose. Ça n’est pas le hasard qui nous a mis en présence cette nuit… il y a plusieurs années que je me cache à la veille de Noël pour vous suivre et vous observer. Tu as de la bienveillance, Nicolas… toi aussi, Féodor. Ton rôle de Fouettard a été très utile à bon nombre d’enfants. Ils seraient probablement devenus malhonnêtes sans ton intervention.
Les mots de la minuscule magicienne me touchèrent tant que les larmes me montèrent aux yeux. Je pris une bonne inspiration pour ne pas montrer mon émotion. Et c’est avec des pensées extrêmement embrouillées que je lui posai des milliers de questions. Elle prit le temps d’y répondre une à une patiemment, calmement. Si elle s’était révélée à nous, c’était pour la raison suivante : nous demander de se joindre à leur monde car ils avaient trouvé notre initiative inventive et généreuse. Au cours de cette longue et incroyable discussion elle nous apprit l’existence de plusieurs êtres fabuleux bienveillants comme Dame Nature, les korrigans des monts d’Arrée, et bien d’autres encore. Elle nous précisa d’ailleurs que si certains aimaient à commettre des farces, aucun n’avait de réelles mauvaises intentions. Étrangement, elle ne parla pas de sorcières ni de maléfices. Je me risquai donc à lui poser la question :
- Qui m’a affublé de ces drôles de cornes qui m’ont causé bien des soucis dans ma jeunesse ?
La fée me répondit légèrement embarrassée :
- Hélas, il y a de tristes énergumènes qui préfèrent les diableries aux actes de bonté. Nous faisons notre possible pour les en empêcher mais notre magie n’est pas toujours suffisante. En revanche, si nous ne pouvons révoquer les mauvais sorts, nous savons les adoucir. Si tu le souhaites, je peux aider ta famille. Tu voudrais faire disparaître les bois de rennes sur vos têtes ?
- Cela demande réflexion… répondis-je. Nous avons pris l’habitude de vivre avec.

 Nicolas, tout en nous écoutant, semblait perdu dans ses pensées. Il s’écria soudain :
- Féodor, si toi, Elikya et les enfants pouviez vous transformer en rennes, vous pourriez vous joindre à Théobald pour tirer le traîneau, ce qui résoudrait une partie du problème de distribution. Au total de neuf, la vitesse de déplacement serait multipliée d’autant. Et si vous aviez la faculté de voler ? Nous pourrions traverser mers et océans ! Ainsi, la distribution deviendrait mondiale !
Interloqué, j’hésitai. Vous serez bien d’accord avec moi : cette proposition était très étrange !
- Il m’est impossible d’en décider dans la minute, répondis-je. Il faut y réfléchir et impérativement en discuter en famille.
Me tournant vers Aela, je demandai :
- Avant toute chose, il faut savoir si une telle prouesse est possible.
Visiblement enthousiasmée par cette idée, elle me répondit oui d’un hochement de tête.
Nous rentrâmes à la maison pour en parler calmement en famille. La décision se devait d’être collective. Les premiers jours furent perdus à palabrer puis après avoir pesé les différents éléments positifs comme négatifs nous étions enfin arrivés à un accord…
 
Il s’était écoulé près d’une semaine depuis notre entrevue avec Aela. Elle nous avait donné rendez-vous dans les ruines du château de Serèyul pour lui faire part de notre décision. Lorsque nous arrivâmes, quelle ne fut pas notre surprise ! Elle était venue avec frères, sœurs et amis. Une multitude colorée volait autour de nous. La charmante fée était heureuse de nous présenter aux siens et attendait notre réponse avec impatience. Nous ne la fîmes pas languir plus longtemps et lui annonçâmes que nous acceptions volontiers de rejoindre leur monde fantastique. Quant à l’idée de Nicolas… la décision n’avait pas été simple à prendre mais nous avions fini par dire… oui ! Toutefois, à une condition : ne devenir des rennes que la nuit de Noël puis retrouver notre aspect habituel le reste du temps. Cela avait l’avantage de convenir à tous. Aela, ravie, nous expliqua alors comment elle et ses amis envisageaient la suite des évènements et quels changements allaient s’opérer.
 
Tout se mit en place très vite. Il fallut, tout d’abord, agrandir notre fabrique de confiseries afin que les elfes puissent venir y travailler à nos côtés. Puis arriva le moment d’établir des cartes de chaque région du globe afin de pouvoir préparer un itinéraire précis. Ensuite, nous rencontrâmes le vénérable Grand Maître du temps qui, en plus de nous prêter vie aussi longtemps que nous le souhaitions, nous aida à fabriquer une montre permettant de ralentir le temps la nuit de Noël. Une seule nuit pour une si grande tâche, croyez-moi, quelques heures supplémentaires allaient être bienvenues. Après tout cela, il fallut élaborer un plan de diversion avec le Leprechaun Irlandais et les Korrigans de Bretagne afin que sorcières et mauvais génies ne puissent pas entraver notre périple. Enfin, vint le moment de prévoir notre transformation en rennes volants…
 
Cette étape allait se révéler la plus difficile, pas tant par la transformation qui fut simple mais par tous les exercices que cela allait nous demander. Passer de deux jambes à quatre pattes puis apprendre à voler n’est pas chose aisée. Chaque entraînement se déroulait dans un ordre bien précis et demandait une importante concentration. Tout commençait par la métamorphose, grâce à la poudre de lune récoltée méticuleusement sur notre astre nocturne par la fée Aluna. Il suffisait de saupoudrer les fines et précieuses particules argentées sur nos bois pour nous changer en fiers et beaux animaux. Je devenais alors « Fringant », Elikya devenait « Eclair » et les enfants respectivement « Furie », « Tornade », « Cupidon », « Tonnerre », « Danseur » et « Comète ». L’apprentissage nous demanda plusieurs semaines de persévérance où s’alternèrent excitation et déception mais la ténacité dont nous faisions preuve finit par payer. Bientôt, notre fabuleux équipage fut fin prêt. Suffisamment forts en attelage de huit, nous laissâmes notre serviable renne Théobald prendre une retraite bien méritée. Pour la première nuit de voyage en tant que personnage magique, j’eus le privilège de prendre la tête du cortège avec ma gracieuse compagne. Je n’oublierai jamais la sensation merveilleuse que je ressentis lors de cette première tournée non plus en tant que “Fouettard” mais en tant que renne magique assistant de Nicolas !

Chers lecteurs, je compte désormais sur vous pour ne rien révéler des secrets que je viens de vous confier. Après avoir parcouru ce journal, qui s’adapte à la langue de chacun, vous devriez croire au surnaturel. Si un doute subsiste encore dans vos esprits chagrins, gardez tous vos sens en éveil, car la magie n’est jamais bien loin.

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Le journal se terminait ainsi. Pendant un long moment, je restai dans une agréable rêverie en me disant que j’avais lu une sympathique farce de conteur. Une belle femme noire qui sortait de l’arrière-boutique me tira de mes pensées. Je refermai alors le grimoire et quittai l’échoppe sans oublier de saluer le marchand au passage. Il me gratifia d’un sourire et me salua en soulevant légèrement son grand chapeau. Je devinai alors deux cornes rouges couleur de feu…
Les contes, alors, seraient-ils autre chose que les fruits de notre imagination ?

Muriel JORRY le 23/09/2015

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Les mythes sont d’anciennes réalités qui ont survécu parce qu’elles ont trouvé dans le conte la source d’immortalité.

Elles continuent donc d’exister mais sans pouvoir nous apparaître, sous peine de ne plus retrouver le chemin jusqu’à l’eau miraculeuse.

Nous les côtoyons donc, sans les voir, si ce n’est par le truchement de quelques signes… Consolons-nous. S’il suffisait d’apparaître pour exister, beaucoup de “réalités” d’aujourd’hui ne seraient pas ce que l’on en croit…

Ernest GARIN-PIERRE

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Pour l’histoire : Chez les rennes, mâles et femelles portent des bois recouverts d’un velours l’été, qu’ils perdent à l’automne. Les bois prennent alors une teinte rouge, puis brun foncé.

 
 





 

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